
Le 26 mars 2025, internet a vécu l’un de ses moments les plus surréalistes. En l’espace de quelques heures, des millions de personnes à travers le monde ont transformé leurs photos en personnages du Studio Ghibli grâce à un simple prompt sur ChatGPT. Le résultat : un million de nouveaux utilisateurs en une heure sur la plateforme d’OpenAI, un débat mondial sur les droits d’auteur, et Hayao Miyazaki — le légendaire fondateur du Studio Ghibli — déclarant être « dégoûté » par cette utilisation de l’intelligence artificielle. Retour sur le phénomène viral qui a secoué la culture pop.
Commentaire tout a commencé
Tout est parti d’une mise à jour apparemment anodine de GPT-4o, le modèle multimodal d’OpenAI. La nouvelle version offrait des capacités de génération d’images considérablement améliorées, avec un style artistique plus raffiné et une meilleure compréhension des styles visuels existants. Un utilisateur lambda a eu l’idée de demander à l’IA de transformer sa photo de profil « dans le style du Studio Ghibli ».
Le résultat était stupéfiant. L’image générée capturait parfaitement l’esthétique Ghibli — les traits doux, les couleurs pastel, les arrière-plans oniriques, cette lumière dorée si caractéristique des films de Miyazaki. L’utilisateur a partagé le résultat sur Twitter. En 24 heures, le tweet avait été vu 50 millions de fois.
L’effet boule de neige
Ce qui a suivi est un cas d’école de viralité internet. Tout le monde — célébrités, politiques, entreprises, votre voisin, votre grand-mère — s’est mis à transformer ses photos en version Ghibli. Les réseaux sociaux ont été submergés par ces images : des bébés en personnages de Mon Voisin Totoro, des chiens en créatures de Princesse Mononoké, des selfies transformés en héros du Voyage de Chihiro.
TikTok a explosé avec des tutoriels. Instagram s’est rempli de portraits Ghibli-fiés. LinkedIn — oui, LinkedIn — a vu des professionnels partager leur version animée en guise de nouvelle photo de profil. Le phénomène était transversal, transcendant les générations, les cultures et les plateformes.
OpenAI débordé : un million d’utilisateurs en 60 minutes
Les serveurs d’OpenAI n’étaient absolument pas préparés à cette déferlante. Sam Altman, le PDG de l’entreprise, a confirmé que ChatGPT avait enregistré un million de nouveaux utilisateurs en une seule heure au pic du phénomène — un record absolu. La plateforme a connu des ralentissements significatifs, et les files d’attente virtuelles se sont allongées de manière astronomique.
Pour OpenAI, c’était un cadeau et un cauchemar simultanés. Un cadeau parce que cette publicité organique valait des centaines de millions de dollars en marketing. Un cauchemar parce que l’infrastructure technique a été poussée dans ses derniers retranchements, et parce que la polémique sur les droits d’auteur est arrivée à une vitesse foudroyante.
Miyazaki « dégoûté » : la réaction du Studio Ghibli
La réponse du Studio Ghibli a été sans ambiguïté. Hayao Miyazaki, 85 ans, a réitéré sa position historique contre l’intelligence artificielle dans l’art. Lors d’une interview devenue virale, le maître de l’animation a déclaré considérer ces images comme « une insulte à la vie elle-même ». Une position qu’il avait déjà exprimée en 2016, lorsqu’une démonstration de génération d’images par IA l’avait profondément choqué.
Le studio a par la suite publié un communiqué rappelant que le style visuel Ghibli est le fruit de décennies de travail manuel, d’amour et de passion humaine. Chaque image d’un film Ghibli représente des heures de dessin, de peinture et d’animation — un processus artisanal qui ne peut pas être « reproduit » par un algorithme en quelques secondes.
Le débat éthique : art ou plagiat ?
Le phénomène a relancé avec une intensité nouvelle le débat sur l’IA et les droits d’auteur. Les questions sont fondamentales et n’ont pas de réponses simples :
- Une IA qui « imite » un style artistique viole-t-elle les droits de l’artiste original ?
- Le style d’un artiste peut-il être protégé par le droit d’auteur ?
- Les données d’entraînement utilisées par OpenAI incluaient-elles des images Ghibli sans autorisation ?
- Où se situe la frontière entre l’hommage, l’inspiration et la copie ?
Les juristes, les artistes et les technologues s’affrontent sur ces questions depuis des années, mais le phénomène Ghibli les a rendues concrètes et urgentes pour le grand public. Quand votre tante partage sa photo transformée en personnage Miyazaki sur Facebook, elle ne pense pas au droit d’auteur — mais l’industrie créative, elle, y pense très fort.
Les artistes en colère
La communauté artistique a réagi avec une frustration compréhensible. Des centaines d’illustrateurs et d’animateurs ont partagé leur ressenti sur les réseaux sociaux, dénonçant une technologie qui « dévalue le travail de toute une vie en quelques secondes ». Certains ont publié des comparaisons entre des heures de travail manuel et le résultat d’un prompt de 10 mots, soulignant l’injustice perçue de la situation.
Le mouvement #NotByAI, qui encourage les créateurs humains à étiqueter leurs œuvres comme « faites par un humain », a connu un pic d’adhésion pendant cette période. Des pétitions ont été lancées pour demander une réglementation plus stricte de l’utilisation des styles artistiques par les IA génératives.
Et après ? Les conséquences durables
Le phénomène Ghibli de ChatGPT n’a pas été qu’un feu de paille. Ses conséquences se font encore sentir :
Législation en mouvement
L’Union européenne a accéléré ses travaux sur la réglementation de l’IA générative, avec des discussions spécifiques sur la protection des styles artistiques. Le Japon, pays d’origine du Studio Ghibli, a également renforcé ses réflexions sur le sujet.
OpenAI adapte sa politique
Sous la pression, OpenAI a ajouté des garde-fous pour limiter la reproduction trop fidèle de styles artistiques spécifiques. Les prompts demandant explicitement le « style Ghibli » génèrent désormais des résultats plus génériques, avec un avertissement sur le respect des droits d’auteur.
Un précédent culturel
Le phénomène a établi un précédent clair : l’IA générative n’est plus un sujet de niche réservé aux technophiles. Elle est devenue un enjeu culturel, artistique et éthique qui concerne tout le monde. Le filtre Ghibli a été le moment où le grand public a pris conscience — de manière ludique mais profonde — des implications de cette technologie.
Notre avis
Le phénomène du filtre Ghibli est fascinant précisément parce qu’il est ambivalent. D’un côté, la joie pure de millions de personnes découvrant leurs photos transformées en art animé est indéniable. De l’autre, le malaise des artistes dont le travail de toute une vie est réduit à un prompt de quelques mots est tout aussi légitime.
La vérité, comme souvent, se situe probablement entre les deux. L’IA est un outil puissant qui peut démocratiser la créativité — mais elle doit le faire dans le respect de ceux qui ont créé les styles qu’elle reproduit. Le défi des prochaines années sera de trouver cet équilibre. En attendant, si vous avez encore votre portrait Ghibli en fond d’écran… personne ne vous juge. Enfin, presque personne.
